Un regard sur Luc

Publié dans A Propos

Un regard sur Luc

Luc Tiercy, lorsque s’ouvrent les chemins

L’artiste et la pierre en devenir

C’est une pierre en devenir. Elle ne retient pas forcément l’attention du promeneur. Durant sa ballade, chacun la voit comme un bloc, un élément du tout. Personne ne s’y arrête. Il faut dire qu’elle est brute, enrobée dans une enveloppe terne, submergée en partie par la terre et la mousse. Elle s’est jusqu’ici dérobée au regard de tous.

Pour elle pourtant, il suffit d’un homme. Il se balade à travers la forêt, l’œil à l’affût. Il la cherche. Lorsqu’il la trouve, pour lui, elle cesse d’être quelconque. Certes, elle est massive. Un bloc. Il pressent cependant sa force, devine le dialogue qui s’établira. Il sait son unicité.

Puis il l’extrait de son tout. Il l’emmène dans un lieu magique, retiré. Son repaire. Ici, depuis 25 ans, Luc Tiercy apporte ses pierres. Ici, dans un atelier ouvert aux quatre vents, il commence son dialogue avec elle. Ici il l’observe. Ici, il imagine ce qu’il adviendra d’elle. De quelle manière il lui rendra grâce. De quelle manière il la mettra en valeur. De quelle manière il révélera son intime. Alors son œil puis sa main emmènent la pierre vers l’ailleurs.

Et cette pierre en devenir, celle qui ne retenait pas forcément l’attention du promeneur, se livre à lui. Peu à peu, elle s’ouvre, laisse entrevoir son histoire. Il la révèle doucement, dans cette poussière qui lui arrive jusqu’aux pieds. Le mouvement précautionneux, il creuse sa vérité. Il sait que chaque geste qu’il esquisse est définitif. Il sait que son dialogue avec elle a commencé. Il sait encore qu’il accomplit pour elle un acte essentiel. Il lui propose un angle pour se raconter.

 

Le questionnement, l’histoire d’une pierre

Depuis ses débuts dans la sculpture, Luc Tiercy se questionne autour d’elle. Qu’est-ce qu’une pierre ? Que représente-t-elle ? Comment fonctionne-t-elle ? De quoi est-elle constituée ? Il y a toutes ces énergies, qu’elle porte avec elle. Depuis quelques millénaires, elle a accumulé les rayonnements solaires, la chaleur terrestre, les intempéries, et le reste, explique-t-il. A la longue, il ressent l’énergie de certaines pierres. « Une pierre a sa vie. Elle peut accumuler, restituer, redonner. Elle a aussi son histoire. » Un vécu que peu à peu il révèle. « Elle a des accidents, des « bugnes », des fissures, et parfois des blessures cachées. En certains endroits elle peut avoir des trous, suite à des infiltrations d’eau.  En taillant, on peut tomber sur une géode. En taillant, on découvre l’histoire de la pierre, on la devine. »

 

Le geste

A cet instant, plus rien n’a d’importance que ces gestes et leur enchaînement. Creuser, poncer, polir, créer des éclats, les faire jaillir, choisir une option, une voie parmi les possibles, d’un acte définitif.  Dans un nuage de poussière, accomplir une œuvre. Donner à la pierre des formes, des rondeurs. La laver, la frotter comme s’il lui donnait le bain pour ôter ses dernières impuretés. Oui, il l’a adoucie, il a révélé son vrai visage. Il l’a habillée pour ce faire d’un atour qu’il a imaginé pour elle. Un écrin pour sa force.

S’épousseter les habits, toujours dans un nuage de poussière. Dans la froidure de l’hiver, dans le chaud de l’été, indifféremment au climat, travailler. Etre accompagné par le chant des oiseaux, par le rayon du soleil, par le souffle d’une petite brise ou d’une tempête. Etre transpercé par ce vent, mis en lumière par ce soleil, lavé par cette pluie, et parfois par la neige. Et de chacun de ces éléments faire une part de son travail. Qu’entre cette pierre immémoriale et ce sculpteur s’installe un dialogue. Un dialogue qui a la lenteur du temps, le poids de milliers d’années, la puissance d’une vision.

Il finit, et entre dans la maison. Avec lui, en lui, le chant des oiseaux, l’éclat du soleil, le souffle du vent, la fatigue et l’exaltation de l’acte accompli.

 

La série, une méthode de travail

Au fil de son travail de sculpture, a émergé un principe. Celui de procéder par séries. Il a alors mis en relation la pierre avec d’autres matières. Cordes de piano, eau, végétaux, pinces issues d’anciennes forges genevoises… « Cela me permet de poser un cadre, puis, méthodiquement, d’explorer, de chercher tous les possibles à l’intérieur. » Suspendre une pierre avec une corde de piano, la faire décoller du sol, portée par une pince de forgeron, parfois à hauteur d’homme… c’est aussi changer, remettre en question la perception traditionnelle de cette pierre.

La série est pour lui une méthode de travail. Elle lui permet de développer une approche en profondeur. Et là, lorsqu’il a plongé suffisamment profond, un déclic survient. Il ne l’aurait pas imaginé avant, en entrant dans l’eau. C’est là, dans cette immersion totale, qu’il crée.

 

Une maison là où la nature a des droits

Il a, par gestes, donné de l’ampleur à sa vie. Il l’a sculptée comme la pierre. Il l’a modelée, en se créant ses propres conditions de travail. Il a trouvé et acquis le terrain d’Avusy, ce lieu secret où les pierres, sous ses coups et ses caresses, se transforment et se révèlent. Il y a  installé son atelier. Et sur ce terrain en friche, il a peu à peu amené son vécu. Il y a eu les soirées en famille. Et puis est née une idée. Celle de construire, dans ce lieu où la nature a ses droits, leur maison. Un espace à leur image, porteur d’une philosophie de vie que Luc partage avec sa compagne.

Alors le sculpteur s’est fait ouvrier. Au long d’un chantier participatif, il a co-construit une maison bioclimatique. Elle tient compte des trajectoires du soleil, des vents. Elle est faite essentiellement de matériaux biodégradables. Son ossature est en bois, sa paroi en mélèze, sa forte isolation en cellulose. C’est une maison sans chauffage, sauf un poêle de masse qui fonctionne au bois. Panneaux solaires, toilettes sèches, compost, matériaux locaux… La maison fonctionne en cycle quasiment autonome, avec peu d’impact sur l’environnement. Située en pleine nature, elle vit au rythme des éléments. Sur ce terrain, Luc et sa femme cultivent leur potager et leur verger depuis longtemps. Demain, un poulailler viendra égayer l’espace. L’eau y est récupérée.

Interrompant un temps son art, Luc s’est ressourcé à ce chantier. Puis est venu le manque. Avec lui, ont éclos de nouvelles idées, comme des fleurs sur une terre nourrie.

 

Des pierres qui s’aiment

Il est revenu, comme une attirance fondamentale, à la pierre. Mais aujourd’hui, il travaille avec des assemblages, des rencontres, des couples de pierres qui s’enlacent, se chevauchent…Chacune a sa propre forme. Elles esquissent des mouvements l’une vers l’autre, comme des caresses, comme des promesses. Comme une tendresse immobile.

 

La poussière et l’éphémère

Du travail de sculpture jaillit la poussière. Seule dimension éphémère du roc, elle s’envole et se répand sur le sol. Luc a décidé de s’intéresser à ces grains volatiles de couleurs diverses. Il les a conservés précieusement.  Il a répandu cette poussière en petits tas, en traces visibles de couleur. Il a ainsi poussé son questionnement sur la pierre toujours plus loin. Jusqu’à sa plus simple expression, dont il conserve une empreinte.

 

Deuxième naissance

Il a aussi approfondi une démarche forte. Récupérer les matières, les éléments qu’on a l’habitude de jeter. Et leur permettre de revivre au fil d’installations. Leur redonner ainsi du sens. Dans cette idée, Luc a récupéré d’anciennes traverses de la cabane d’Avusy devenue maison. Jadis, il avait travaillé avec des centaines de tubes de dentifrice, de boîtiers de films. Aujourd’hui, pour la première fois, il explore sa benne à déchets.

Cette démarche résonne dans sa tête comme un lointain souvenir de son enfance africaine. Il voyait alors ses parents récupérer le moindre bout de ficelle, et ce reste de bougie qui pouvait briller encore. Tout pouvait servir.

L’enfant a grandi. Il n’a jamais trahi cette éducation, ce principe. La démarche est devenue philosophie en lui. Elle est salutaire, à ses yeux, pour proposer une alternative à une société où règne un mot d’ordre : j’achète, je jette. Pour s’extraire, aussi, d’une machine économique qui n’a pour modèles que l’argent et la consommation. Alors Luc retrouve les fragments de pierre, nés de son acte créatif, qui dorment dans une benne. Il les sélectionne, les réveille, leur redonne vie. Il donne du sens aux restes, et ses lettres de noblesse à l’éclat de pierre.

 

Jeux d’ombres

Lorsqu’il est allé chercher les pinces de forgeron de sa précédente exposition, Luc a découvert dans les forges genevoises de petites enclumes. Un exercice fait par des apprentis. Il a décidé de les emporter, de leur donner une seconde vie. Il les a liés à des galets de rivière. Dans une installation, ces derniers sont suspendus à la verticale entre les enclumes. Dans la série suivante, des galets de plus grosse taille sont déposés sur les petites enclumes. Surélevée, la pierre pèse de tout son poids sur le métal. Elle n’est pas travaillée. Elle conserve la forme que l’eau et les ans lui ont donnée. Et cette installation projette des ombres sur le sol. L’artiste joue avec ces ombres aux perspectives différentes. Elles créent alors des images.

 

De l’image à l’histoire

Un peu plus bas dans sa propriété, juste à la lisière de la forêt, deux jambes se promènent. Isolées, sans corps, elles forment une interrogation muette. Elles offrent aussi au promeneur une image. Celui-ci la découvre. Il se crée alors sa propre version de l’histoire de ces jambes, avant de continuer son chemin.

 

Installations, traces et bois

De ces démarches émerge une idée. Celle de laisser une trace de son passage, parfois légère, parfois forte. Ephémère ou durable. Il travaille la pierre, mais aussi le bois. Parfois, son intervention y est purement graphique, sans toucher à la forme. Parfois se devine le simple plaisir de révéler la matière.

Traces encore plus fugaces, celles de ses installations. Elles se traduisent par des mises en scène en pleine nature. Elles ne dureront pas ? Peu importe. D’elles restera une empreinte photographique. Celle captée par l’œil de son fidèle ami Laurent. A travers lui, l’éphémère devient pérenne. Un instant, figé dans le temps, qui revit à chaque regard.

 

Transmettre

D’étranges aéroplanes, des ovnis, des fusées survolent le patio du Forum Meyrin, à Genève. Des personnages de terre arpentent l’esplanade centrale. Des appartements, des villes y grandissent. Chaque année, le lieu se métamorphose. Chaque année, il est investi par des créations d’élèves, âgés de 8 à 12 ans. Ce projet est lancé par Luc Tiercy et deux collègues, maîtres d’art visuel. Tous les ans, ils se questionnent. Comment utiliser l’architecture du patio ? Sous quelle forme, avec quel cadre ? Ils imaginent une thématique. Ils la transmettent à leurs classes. Ils font patiemment travailler leurs élèves, les incitent à explorer les possibles. Puis le fruit de leur travail est emporté vers le Forum, et monté. Il devient exposition, investissement.

L’enseignement à l’école primaire fait partie de la vie de Luc, au même titre que la création. Ces deux activités se reposent et se nourrissent mutuellement.

Travailler avec les enfants, c’est à ses yeux les stimuler. Tout comme dans ses séries, il crée un cadre, puis les pousse à explorer les possibles. Y a-t-il un arrêt de bus, une place dans ce quartier qu’ensemble ils construisent ? Lentement, patiemment, ces enfants, sous son aile, créent. Lentement, ils deviennent acteurs culturels.  Près de 8’000 personnes en déambulant au Forum, verront leur travail. Parmi eux, les parents, qui découvrent l’œuvre commune, puis celle de leur enfant. Parfois, ils arpentent ce lieu pour la première fois. Lentement, patiemment, Luc et ses collègues amènent les enfants, leurs parents, vers la découverte d’un acte de création. Lentement, patiemment, les élèves apprennent aussi le partage, la mise en commun, l’échange.

 

Le sculpteur et le silence

Luc habite désormais sa maison d’Avusy. Celle qu’il a patiemment bâtie. Son nom ? La grande caresse. Elle est située d’un côté du terrain, face à la pleine nature. De l’autre, l’atelier.

Chaque jour de sculpture, Luc passe une frontière invisible. Comme un rituel de sportif. Il se coupe du monde, se met en condition. Le sportif fait le vide dans sa tête, pense uniquement à sa performance, à cet acte à accomplir. Ainsi en va-t-il du sculpteur. La différence ? Dans ce monde, Luc avance habité par le silence. Au-delà de la parole, au-delà de l’échange, il sculpte. Au fil d’un jour entier, il approche patiemment son œuvre. Au-delà des sons, de la poussière, il crée cette tension essentielle. Il entre en résonance. Avec lui-même, avec la nature et le monde. Et dans ce silence, de son intime à la pierre, dans le travail patient et dans le jaillissement, il crée.

 

Julien Rapp

Mars 2015